La traversée de l’Afrique en moto
Par Serge Lafreniere
DE JOHANNESBURG À L’ESPAGNE : Qu’est-ce que ça demande ?
Qu’est-ce que ça demande pour faire ce que je fais : monter sur une moto et disparaître pendant trois, quatre, parfois sept mois par an ? D’abord, un passeport canadien. Deuxièmement, un sourire sur le visage. Après ça ? On se débrouille.
Les gens me demandent parfois pourquoi je continue à faire ça. C’est difficile à expliquer. J’aime tout simplement être sur la moto. J’aime me réveiller le matin sans savoir exactement ce qui va se passer dans la journée. J’aime rencontrer des gens, découvrir des pays depuis la route et avoir la liberté de changer de direction dès que j’en ai envie. Tant que je peux encore monter sur cette moto, démarrer le moteur et ressentir ce même frisson en prenant la route, pourquoi diable devrais-je arrêter ?
Johannesburg — 20 janvier
J’ai atterri à Johannesburg le 20 janvier et j’ai réservé un Airbnb pour quatre jours. Le lendemain matin, un gars est venu me chercher pour m’emmener jusqu’à un hangar d’aéroport où ma BMW R1250GSA m’attendait depuis environ quatre mois. Elle était là. Démarrage de la moto. Grand sourire. Première mission : un train de pneus neufs. Deuxième mission : chez BMW. Ils m’attendaient, et il y avait un peu de boulot à faire avant de remettre la moto sur la route. 
Mon ami Peter était là aussi, et il a pris le temps de m’accompagner à quelques réunions des AA. Et bien sûr, il y avait Latoya, une femme que j’avais rencontrée lors de mon dernier séjour à Johannesburg. Latoya sait où bien manger. Elle m’a emmené dans certains des meilleurs restaurants de la ville, et la nourriture était foutrement bonne.
C’était une façon agréable de passer ces quelques jours avant d’enfourcher à nouveau la BMW et d’entamer la longue route vers le nord. Tout se déroulait comme prévu. Puis, le matin de mon départ, je me suis rendu compte de quelque chose. J’avais oublié mon GPS en Thaïlande. Tout à fait mon genre. Et puis merde. J’avais mon téléphone. Ce serait mon GPS pour les trois prochains mois.
Le premier matin d’un grand voyage est toujours le même. Peu importe le nombre de kilomètres que vous avez parcourus ou le nombre de pays que vous avez traversés. Vous êtes stressé à crever. Vous chargez la moto. Vous vérifiez tout trois fois. Vous regardez la carte. Vous commencez à vous demander pourquoi diable vous vous relancez là-dedans. Puis, vous appuyez sur le démarreur. La grosse BMW prend vie. Vous passez la première. Et d’un coup, vous êtes au paradis.
Mon point de départ était Johannesburg. Mon point d’arrivée était Saragosse, en Espagne, chez un ami. J’avais calculé trois ou quatre mois. C’était là tout mon plan. Je ne savais pas exactement quelles routes j’allais prendre. Je ne savais pas exactement où j’allais dormir. La moitié des visas n’étaient pas réglés. Et je n’avais certainement pas planifié chaque passage de frontière.
Point A : Johannesburg. Point B : l’Espagne. Tout ce qui se trouvait entre les deux allait s’ordonner devant moi au fil de la route.
De quoi a-t-on vraiment besoin ?
Les gens s’imaginent qu’il faut une montagne d’équipement pour traverser l’Afrique à moto. Pas moi.
L’une des rares choses que j’emporte, c’est mon bloc d’alimentation Motobatt. C’est un booster de batterie compact avec un compresseur intégré, des tuyaux et des pinces crocodiles. Ce petit boîtier me donne deux choses indispensables pour un voyage comme celui-ci : si la batterie de la BMW flanche, je peux la redémarrer ; si un pneu perd de l’air, j’ai un compresseur.
Ajoutez à cela des mèches de réparation pour pneus, ma machine à expresso Wacaco et de quoi faire bouillir de l’eau, et vous avez à peu près fait le tour de mon équipement essentiel. Le café reste évidemment la priorité numéro un. Le reste ? De toute façon, je ne sais pas réparer cette bécane. Et au fil de ce voyage, ce petit équipement allait largement mériter sa place sur la moto.
L’Afrique du Sud et le Botswana
L’Afrique du Sud est l’un des plus beaux pays au monde pour rouler à moto. Je pourrais écrire un article entier uniquement sur l’expérience de conduite là-bas. Les routes sont superbes, les paysages sont incroyables et la nourriture est excellente. Manger y est un jeu d’enfant : on trouve de vrais restaurants, de bons steaks et à peu près tout ce qu’on veut.
Mais cette fois, je capais vers le nord. J’ai passé la frontière du Botswana, un pays que j’avais visité l’année précédente et que j’adorais déjà. Le Botswana est un endroit à part. Où d’autre pouvez-vous rouler et apercevoir un éléphant au bord de la route, puis une girafe, puis un foutu zèbre ? Il n’y a pas forcément énormément de choses à « faire ». C’est justement ça qui est beau. Vous roulez. Vous regardez autour de vous. Vous réalisez où vous êtes. Et vous souriez.
Namibie — Première mèche
De là, j’ai continué du Botswana vers la Namibie. Quelques longues lignes droites. Quelques tronçons ennuyeux. Mais c’est ça, le voyage à moto. Chaque kilomètre n’est pas censé être spectaculaire. Parfois, on se contente de rouler.
C’est là que j’ai remarqué quelque chose. Mon pneu arrière perdait lentement de l’air. Vous vous rappelez ces pneus flambant neufs que je venais d’acheter à Johannesburg ? Un foutu clou minuscule. Il n’était pas à plat, c’était juste une fuite lente.
J’ai sorti la mèche de réparation et le petit compresseur. Retirer le clou. Boucher le trou. Regonfler le tout. Monter sur la moto. Repartir. C’est à peu près la limite de mes compétences en mécanique, mais cela a prouvé une chose très tôt dans le voyage. Une machine à café. Un bloc d’alimentation. Des mèches pour pneus. Un compresseur. Finalement, je n’étais peut-être pas si idiot que ça.
L’Angola
Puis est venu l’Angola. Un pays magnifique. La nourriture y était encore plutôt bonne. Je ne le savais pas encore, mais plus au nord, les bons repas allaient cruellement me manquer.
Et puis, comme cela arrive souvent lors d’un voyage à moto, l’imprévu total a pointé le bout de son nez. J’ai rencontré un groupe d’environ vingt motards venus de Zambie. Ils traversaient l’Angola pour se rendre à un grand rassemblement de motards dans la capitale. Alors, je me suis joint à eux.
Au lieu de rouler en solo, je me suis soudainement retrouvé au sein d’un groupe de vingt motos en route pour faire la fête. J’ai passé le week-end avec eux et je me suis payé un sacré bon temps. C’est précisément l’une des choses que j’adore dans le voyage à moto. Vous vous réveillez le matin sans avoir la moindre idée de ce qui va se passer. L’après-midi même, vous faites la connaissance de vingt motards zambiens, et le soir venu, vous faites partie de la bande.
Je transportais aussi des pièces de moto pour un gars dont j’avais fait la connaissance par l’intermédiaire d’un autre voyageur en Europe. Quelque part sur la route, les pièces ont fini par arriver à leur destinataire. C’est ça, l’Afrique. Vous rencontrez quelqu’un. Quelqu’un connaît quelqu’un. Quelqu’un a besoin de faire transporter un truc sur 2 000 kilomètres. Pas de problème. Tu balances ça sur la bécane.
De là, j’ai continué vers le nord à travers l’Angola jusqu’à Soyo. C’est ici que la géographie devient un peu intéressante.
Juste au nord de l’Angola se trouve la République démocratique du Congo — la RDC. Mais plus au nord, il y a un autre bout d’Angola appelé Cabinda, séparé du reste du pays par cette étroite bande de terre de la RDC. Pour un voyageur à moto qui monte vers le nord, il existe un bon moyen d’éviter de traverser la RDC : prendre le ferry de Soyo à Cabinda. Vous chargez la moto sur le bateau, vous passez environ trois heures sur l’eau, et quand vous descendez, vous êtes de nouveau en Angola — cette fois à Cabinda.
Parfait. À un petit détail près. 550 $. Pour une foutue traversée en ferr
y de trois heures. Une sacrée arnaque.
Mais prendre ce ferry signifiait que je pouvais complètement contourner la RDC. Pas de frontière de la RDC, pas de visa, pas de paperasse supplémentaire et pas besoin de rouler à travers le pays. Alors j’ai payé les 550 $. Parfois, dans un voyage comme celui-ci, on ne paye pas vraiment pour le ferry. On paye pour s’éviter l’autre option. Trois heures plus tard, j’ai débarqué la BMW du bateau à Cabinda.
Toujours en Angola. RDC contournée. Et depuis Cabinda, j’ai continué vers le nord en direction de la République du Congo — le Congo-Brazzaville. À ce stade, le problème majeur commençait à être les visas. Et les visas allaient finalement devenir la plus grande source d’emmerdes de tout ce voyage.
Le Congo-Brazzaville
La route à travers le Congo pouvait être à la fois magnifique et assommante. Du bon bitume. Un pays immense. Un océan de verdure à perte de vue. Je me suis arrêté pour voir des gorilles, et à Brazzaville, j’ai rencontré un motard français qui m’a invité chez lui à dîner avec sa femme, qui est médecin. Des gens formidables. C’est une constante qui m’a suivi partout dans le monde : on rencontre toujours des gens bien sur la route.
En quittant le Congo, je devais faire tamponner mon Carnet de Passages — le passeport de ma moto. Le douanier était tellement foutrement soul qu’il arrivait à peine à s’occuper de moi. On s’est pris la tête pendant une demi-heure. Finalement : BAM, LE TAMPON. Au revoir.
Puis je suis arrivé au Cameroun. Et je jure que le douanier là-bas a dû passer la nuit à boire avec celui du côté congolais. Même histoire. Même cinéma. Finalement, un autre tampon. Bienvenue au Cameroun.
Cameroun — Batterie à plat
Puis, un matin au Cameroun : batterie complètement à plat. Fait chier. Merde. Vous vous rappelez ce bloc d’alimentation dont je disais qu’il était l’un des objets les plus importants sur ma moto ? Maintenant, vous savez pourquoi. Un coup de booster à la BMW. La moto démarre.
Mais il était évident que je ne pouvais pas passer le reste de mon voyage en Afrique à faire ça tous les matins. Trouver la bonne batterie pour une BMW R1250GSA au Cameroun, ce n’était pas vraiment comme entrer dans une concession BMW en Europe. Impossible de mettre la main sur le bon modèle, où que ce soit.
Finalement, j’ai déniché une batterie plus petite qui rentrait tant bien que mal et qui me permettait de continuer à rouler. Pas l’idéal. Peu importe. Je l’ai installée. Démarrage de la moto. On reprend la route.
C’est une autre réalité de ce genre de voyage. On ne résout pas toujours un problème de manière parfaite. Parfois, on le répare juste assez pour réussir à atteindre le pays suivant.
Cameroun — Les choses se corsent
La majeure partie de la traversée du Cameroun s’est déroulée sans trop d’encombres. Puis sont arrivés les quelque 300 derniers kilomètres en direction du Nigeria. Il s’agissait de la région anglophone, en proie depuis des années à un conflit armé séparatiste. Les voyageurs étaient censés traverser certaines zones au sein de convois de sécurité organisés, souvent de nuit.
Je ne voulais pas rouler la nuit. Alors, j’y suis allé seul. Était-ce la décision la plus intelligente de ma vie ? Probablement pas.
Il y a eu des moments de tension. À un moment donné, je me suis retrouvé coincé entre plusieurs véhicules au milieu d’une manifestation. Une voiture a essayé de pousser ma moto contre une autre. Je n’aimais pas du tout la tournure que prenaient les choses. C’est alors qu’une femme est apparue. Elle est intervenue, a désamorcé la situation et m’a aidé à me sortir de là. Parfois, il suffit de ça. Une personne. Un sourire. Quelques mots calmes. Et vous voilà reparti.
J’étais un homme particulièrement heureux quand j’ai enfin aperçu la frontière nigériane.
Le Nigeria
J’avais merdé sur quelque chose dans mon visa d’entrée pour le Nigeria. L’officier de l’immigration aurait pu me rendre la vie misérable. Au lieu de ça, contre un petit pourboire d’environ cinq dollars, il m’a aidé à régler le problème et m’a laissé repartir.
Le Nigeria. Le nom seul fait peur à certains voyageurs. C’est un pays gigantesque, chaotique, surpeuplé et intense. Il compte plus de 200 millions d’habitants, l’extrême pauvreté y est visible un peu partout et, dans certaines zones, la quantité de déchets est tout simplement incroyable.
Au début, rouler là-bas fait un drôle d’effet. Puis on commence à rencontrer les Nigérians. J’y suis resté environ deux semaines et j’ai passé un super moment. Les gens ont été extrêmement chaleureux avec moi.
Mon plus gros problème a été la conduite. Apparemment, essayer de percuter un Canadien sur une BMW est une sorte de sport national là-bas. Je me suis fait rentrer dedans trois fois. Allez savoir comment, je n’ai jamais couché la moto.
À un moment donné, j’ai même percuté une brouette. Tout a volé en éclats dans les airs. J’ai regardé dans mon rétroviseur. J’ai contemplé le chantier. Et je me suis dit : « Et puis merde. Je me casse d’ici. » Et j’ai continué ma route.
Le Bénin — Quelle surprise !
Puis j’ai passé la frontière du Bénin. Quel changement ! J’ai eu l’impression d’entrer dans un autre monde. Des rues propres. De l’ordre. Beaucoup moins de déchets. Après le Nigeria, on se serait presque cru en Suisse.
J’ai dû m’arrêter à Cotonou pendant près d’une semaine pour régler l’histoire de mon visa pour le Ghana, mais cela ne m’a pas dérangé. À ce stade, par contre, la vraie bonne nourriture commençait à me manquer. L’Afrique du Sud avait été facile. L’Angola n’était pas mal. Mais plus je m’enfonçais en Afrique centrale et de l’Ouest, plus il devenait difficile de dénicher un excellent repas. Manger consistait parfois moins à choisir ce qui me faisait envie qu’à prendre ce qui était disponible.
Heureusement, mon estomac semble avoir été programmé pour le voyage à moto. J’avale à peu près tout.
Finalement, la paperasse a fini par être réglée et j’ai continué vers l’ouest. C’était aussi une partie de l’Afrique qui m’était familière. J’avais travaillé en Afrique de l’Ouest de nombreuses années auparavant.
Le Togo — Quelques jours à Lomé
Après le Bénin est venu le Togo. Je n’y ai passé que deux jours, principalement dans la capitale, Lomé. Tous les pays ne vous offrent pas une grande histoire à raconter. Il n’y avait pas grand-chose à faire pour moi, alors j’ai exploré un peu les environs, je me suis reposé et j’ai poursuivi ma route vers l’ouest en direction du Ghana. Parfois, l’histoire se résume à ça. Vous arrivez. Vous jetez un coup d’œil. Et vous repartez.
Le Ghana — Le clou du voyage
Le Ghana est devenu l’un des moments les plus marquants de tout ce périple sur le plan émotionnel.
Je suis parti à la recherche de personnes qui avaient travaillé pour moi de nombreuses années auparavant dans le secteur du forage. L’un d’eux avait commencé comme jeune assistant sur une plateforme de forage. Je lui avais donné sa chance. Au fil des ans, il est devenu foreur, puis contremaître, puis gestionnaire. Et aujourd’hui ? Il possède sa propre entreprise de forage.
Quand je suis arrivé, ce gamin — qui n’en était plus un — m’a déroulé le tapis rouge. Il m’a logé dans un foutu penthouse au sein d’un grand hôtel. Deux chambres. Je lui ai dit : « Tu n’as pas besoin de faire ça. » Il m’a regardé et m’a répondu : « Boss, vous le méritez. » Ça m’a vraiment touché. Nous avons passé trois jours ensemble.
De toutes les routes, frontières, pays et paysages traversés au cours de ce voyage, voir ce qu’il avait accompli a sans doute été le plus beau moment. Les voyages à moto ne tournent pas vraiment autour des motos. Ils tournent autour des gens.
Ghana — Entretien de la BMW sur le bord de la route
Le Ghana a aussi été l’occasion d’accorder un peu d’attention à la BMW. Pas d’atelier BMW chic cette fois-ci. J’ai fait l’entretien de la bécane et j’ai changé l’huile pour ainsi dire sur le bord de la route. Peu importe la méthode, tant que ça marche.
Et enfin, j’ai trouvé la bonne batterie pour la moto. Vous vous rappelez la batterie plus petite achetée au Cameroun parce que c’était la seule chose disponible ? Cette petite batterie avait fait son boulot. Elle m’avait permis de continuer à avancer. Mais là, je pouvais enfin la remplacer par le modèle exact. Huile neuve. Bonne batterie. BMW contente. Moi content. De retour sur la route.
Ghana — Le même foutu trou
Puis le pneu arrière a recommencé à fuir. Vous vous rappelez ce minuscule clou en Namibie ? Le même trou. La mèche d’origine n’était plus étanche. J’ai essayé une autre mèche. Ça fuyait toujours. J’ai fini par devoir enfoncer trois mèches dans le même foutu trou avant de réussir enfin à stopper la fuite.
À nouveau le compresseur. On gonfle. On vérifie la pression. Ça tenait. Pour le moment. Voir trois mèches entassées dans un seul trou sur mon pneu arrière, avec encore des milliers de kilomètres d’Afrique devant moi, ne me laissait pas vraiment un sentiment de sécurité et de confort absolu. Mais ça tenait. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On remonte sur la bécane et on continue de rouler. Au moins jusqu’à Abidjan.
Côte d’Ivoire — Retour en 1991
Ensuite est venue la Côte d’Ivoire. Un autre pays magnifique, et un pays très personnel pour moi. J’y étais allé pour la première fois pour le travail en 1991. Trente-cinq ans plus tard, je le traversais sur ma propre moto. De bonnes routes asphaltées, des souvenirs familiers et des endroits qui me replongeaient directement dans une autre période de ma vie. Mais d’abord, je devais régler le problème de ce foutu pneu.
Abidjan — Y en a marre de ce foutu pneu
Le temps que j’arrive à Abidjan, ce pneu arrière me causait toujours des ennuis. Vous vous rappelez le petit clou en Namibie ? Le même trou. Trois mèches. À Abidjan, j’ai essayé de régler le problème proprement en faisant démonter le pneu pour poser une rustine à chaud à l’intérieur. Ça aurait dû faire l’affaire. Mais cette nuit-là, impossible de dormir. Je n’arrêtais pas de penser à ce foutu pneu. Il me restait encore plus de 7 000 kilomètres à parcourir avant l’Espagne : la Guinée, le Sénégal, la Mauritanie, le Sahara, le Maroc — avec de sacrées portions de routes désertes devant moi.
Le lendemain matin, je me suis levé et j’ai dit : « Ça suffit. » J’ai acheté un pneu neuf. Et pour tout dire, je n’avais pas vraiment le choix. C’est une réalité que les gens doivent comprendre lorsqu’ils traversent cette partie de l’Afrique. Vous ne pouvez pas partir du principe que parce que vous avez besoin d’un pneu, d’une batterie ou d’une pièce de moto, vous allez en trouver dans la prochaine ville. Ce n’est pas garanti. Les pneus de moto, surtout ceux qui s’adaptent sur une BMW comme la mienne, peuvent être très difficiles à trouver. Il faut savoir où ils sont disponibles, et même quand on trouve le bon magasin, rien ne garantit qu’ils auront votre taille en stock.
J’ai eu de la chance. À Abidjan, ils avaient mon pneu en stock. Si je partais sans l’acheter, il y avait de fortes chances que je ne trouve pas d’autre pneu adéquat avant le Maroc. Il me restait encore la Guinée, le Sénégal, la Mauritanie et des milliers de kilomètres de route devant moi. Trois mèches dans un seul trou et une rustine à chaud ? Pas question, bordel. J’ai acheté le pneu. Parfois, dans un voyage comme celui-ci, quand on trouve ce dont on a besoin, on l’achète. Parce qu’on ne sait pas quand on en reverra un autre.
Et Abidjan m’a réservé une autre petite aventure. Je me suis fait arrêter par quatre ou cinq policiers. Normalement, je m’en sors toujours dans ce genre de situation avec un grand sourire et mon grand bagou. Puis un jeune policier m’a interpellé. Mon français est plutôt bon, alors je lui ai dit exactement ce que je pensais de la situation et, en gros, je l’ai envoyé chier. Petite erreur. Apparemment, ce jeune homme n’était pas un simple policier. C’était le foutu chef. Environ 150 $ plus tard, ils m’ont enfin laissé partir. Leçon retenue ? Probablement pas.
Guinée — Cinq jours de calvaire
De la Côte d’Ivoire, j’ai continué vers la Guinée. La Guinée, c’était autre chose. Des routes épouvantables. Et quand je dis ÉPOUVANTABLES, le mot est faible. Des déchets partout par endroits, une conduite difficile et très peu de choix pour se nourrir le long de mon itinéraire.
En raison de ma situation de visa, je devais traverser le pays assez rapidement. Je l’ai fait en environ cinq jours. Mon estomac a dû s’adapter et faire corps avec l’équipement de la moto. Tout ce que je trouvais au bord de la route, je l’avalais. Pas de restos branchés. Pas de vérification sur TripAdvisor. Tu pointes du doigt, tu manges et tu croises les doigts. Mon estomac a passé le test haut la main.
Le Sénégal — Chaleur, poussière et Dakar
Au moment où j’ai atteint le Sénégal, la chaleur était devenue brutale. On parlait désormais de températures qui frôlaient ou dépassaient les 40 degrés. Puis est arrivé l’Harmattan — ce vent sec du désert qui transporte de la poussière et du sable dans l’air. Plus de quarante degrés. Du vent. De la poussière. Du sable. Heureusement, après des heures et des heures sur la moto… C’est une fatigue difficile à expliquer à moins de l’avoir soi-même vécue.
Finalement, j’ai atteint Dakar. Dakar. Un nom célèbre. Pour ma part ? Je n’ai pas tellement aimé. Mais j’y ai croisé un motard suisse que j’avais rencontré l’année précédente au Rwanda. On a passé deux jours à discuter et à prendre des nouvelles. Encore une preuve que ce monde devient tout petit quand on voyage depuis assez longtemps. Puis est venu le moment de la Mauritanie.
Mauritanie — Bienvenue dans le désert
La Mauritanie est un autre pays qui m’a laissé un sentiment partagé. Le Sahara est magnifique. De grands espaces à perte de vue, de longues routes désertes, du sable, de la chaleur et du vent. Il y a quelque chose de vraiment spécial à rouler à moto dans ce genre de paysage. Mais il y avait un détail qu’il était difficile de ne pas remarquer. Les déchets. Les villes en étaient couvertes, et il y en avait tout le long des routes. En temps normal, je ne prends pas de photos de cet aspect des pays que je visite. Je préfère photographier les belles choses que je vois et les gens que je rencontre. Mais que je le prenne en photo ou non, c’était là. Et c’est ce contraste étrange qui me reste de la Mauritanie.
En dehors de ça, le pays et le désert étaient magnifiques. Alors, on roule. Et on roule. Et on roule encore. Le désert plat. Le vent. La chaleur. Les longues distances. L’essence n’est pas toujours là où on le souhaiterait, alors on apprend vite à ne jamais dépasser une station sans faire le plein. Il n’y a pas grand-chose là-bas. C’est exactement le but recherché. Vous roulez à travers le Sahara. Parfois, c’est l’absence de tout qui devient le souvenir le plus marquant.
Le Maroc — Et enfin, de la bonne bouffe à nouveau
Au moment où j’ai passé la frontière marocaine, deux choses se sont produites presque immédiatement. Premièrement, la météo a changé. Deuxièmement — et c’était presque tout aussi important —, je pouvais enfin remanger correctement.
L’Afrique du Sud avait été formidable pour la nourriture. L’Angola n’était pas mal non plus. Mais sur une grande partie du trajet après cela, dénicher un vrai bon repas était devenu un défi. Puis je suis arrivé au Maroc. Quelle différence! Du bon pain. De la viande. Des légumes. Des tajines. Du couscous. Des cafés. Des pâtisseries. De vrais restaurants. Du goût ! Après des semaines et des semaines à avaler n’importe quoi sur le bord de la route, s’installer au Maroc devant un excellent repas ressemblait à un luxe absolu. C’était sincèrement l’un des plus grands bonheurs de mon arrivée là-bas. Oubliez l’hôtel. Oubliez la douche. Donnez-moi un foutu bon repas. J’étais un homme comblé.
Malheureusement, Mère Nature avait une tout autre idée en tête. La chaleur a disparu. Maintenant, j’étais gelé. Des vents extrêmement violents soufflaient depuis le désert, et j’ai réalisé assez vite que je n’étais pas habillé pour l’hiver. À la première occasion, j’ai acheté une autre veste.
Puis est arrivé le sable. Quand le vent du désert souffle pour de bon, le sable se déplace sur l’autoroute presque comme les poudreries de neige chez moi, au Canada. Par endroits, il commence à recouvrir la route. Vous roulez toute la journée et vous avez parfois l’impression de ne pas avancer. Le Maroc est un pays très long quand on arrive de la frontière mauritanienne.
Finalement, j’ai atteint Agadir. Du froid. Un peu de pluie. Ce n’était pas exactement le Maroc que je m’étais imaginé. Le lendemain, j’ai profité d’une accalmie de la météo pour faire route vers Marrakech. C’est alors que le propriétaire de mon Airbnb m’a appelé. Apparemment, j’avais porté chance à Marrakech : il avait neigé. De la neige. Après avoir roulé par des chaleurs de plus de 40 degrés plus au sud, je regardais désormais vers les montagnes de l’Atlas avec des températures proches de zéro. J’avais prévu de passer du temps à explorer les montagnes. J’ai regardé dehors. Et puis merde, hors de question. Direction l’Espagne.
L’Espagne — Saragosse
Quelques jours plus tard, j’ai continué vers le nord à travers le Maroc en direction de la Méditerranée, avant de passer par Ceuta et de prendre le ferry pour l’Espagne. Et d’un coup, l’Afrique était derrière moi. C’est une sensation étrange. Pendant des mois, votre vie entière se résume à quelque chose de très simple : se réveiller, faire du café, charger la moto, regarder la route, rouler, trouver de l’essence, trouver à manger, trouver un endroit où dormir, gérer le moindre problème qui surgit, et recommencer le lendemain. Puis, un jour, vous descendez d’un ferry et vous êtes en Europe.
L’Espagne, c’était un autre monde. Des motos partout. Des routes magnifiques. Des cafés. Et de la bonne bouffe à nouveau. C’est là que j’ai commencé à croiser plus de motards sur la route que n’importe où ailleurs durant mon voyage. Et j’ai adoré cette partie. Après des mois passés en Afrique, tout semblait soudainement facile.
Finalement, j’ai fait route vers Saragosse. C’est là que vit mon ami Emmanuel. Emmanuel est un Français que j’ai rencontré pour la première fois il y a des années en Bolivie. C’est encore une de ces amitiés qui naissent grâce aux voyages. Vous rencontrez quelqu’un à des milliers de kilomètres de chez vous, dans un endroit totalement inattendu, et allez savoir comment, vous devenez de bons amis. Des années plus tard, après avoir roulé sur ma moto depuis Johannesburg, Emmanuel était de nouveau là. Je me suis rendu chez lui à Saragosse et j’y ai garé la BMW. C’est là que la bécane allait rester pour les quatre prochains mois.
Après environ trois mois à rouler vers le nord à travers l’Afrique, c’était la fin du voyage. De Johannesburg à Saragosse. Garer la moto. Grand sourire. Voyage terminé.
Est-ce que je le referais ?
Avant de quitter Johannesburg, je savais déjà que ce ne serait probablement pas la plus belle virée à moto de ma vie. J’avais déjà roulé dans certaines régions d’Afrique. Je me doutais bien qu’il y aurait de longues distances, des frontières compliquées, du désert, de la circulation et pas mal de tronçons où le seul et unique but serait d’aller d’un point A à un point B.
Ce que j’ai sous-estimé, en revanche, ce sont les visas. Ces foutus visas ont failli dépasser mes forces. Les demandes en ligne. Les sites web qui plantent. Les documents. Les relevés bancaires. Les réservations d’hôtel. Les itinéraires de vol alors que vous voyagez à moto ! Des pays qui vous demandent de quel aéroport vous décollez pendant que vous êtes là à essayer de leur expliquer : « Je ne prends pas l’avion, bordel. Je suis à moto. »
Sans l’aide d’amis — et, je dois bien l’avouer, de ChatGPT —, je ne sais pas si j’aurais réussi à finaliser certaines de ces demandes. Par moments, on aurait sincèrement dit que certains pays faisaient tout pour que vous ne veniez pas chez eux. Mais une fois la paperasse réglée ? L’Afrique est restée l’Afrique. Magnifique, frustrante, drôle, épuisante, imprévisible et remplie de gens formidables.
Alors, qu’est-ce que ça demande ?
Les gens me demandent parfois ce que ça demande de passer trois à sept mois par an à voyager à travers le monde à moto. L’argent aide. Une bonne moto aide. Un passeport canadien aide carrément.
Mais ce ne sont pas les choses les plus importantes.
Vous devez accepter que les choses se passent mal. Vous devez être à l’aise avec l’idée de ne pas savoir exactement où vous dormirez le lendemain. Vous devez être capable de rire quand le douanier est ivre, que le site internet des visas ne fonctionne pas, que vous avez trois mèches enfoncées dans le même trou d’un pneu censé être neuf, que votre batterie lâche au Cameroun, que la route disparaît, que vous mangez un truc non identifié, que votre GPS est resté à 8 000 kilomètres de là en Thaïlande, ou que quelqu’un au Nigeria vient encore de percuter votre foutue moto.
Plus important encore, vous devez aimer les gens. Parce que quelque part en chemin, quelqu’un vous viendra en aide. Un groupe de motards zambiens vous accueillera à bras ouverts en Angola. Un motard français vous invitera à dîner chez lui au Congo. Une femme vous sortira du pétrin au Cameroun. Un officier de l’immigration vous aidera à régler vos papiers. Un ancien employé au Ghana vous recevra trente-cinq ans plus tard en vous appelant « Boss ». Un motard croisé un an plus tôt au Rwanda réapparaîtra soudainement au Sénégal. Et un Français rencontré des années auparavant en Bolivie offrira un toit à votre moto à Saragosse.
C’est ça, le vrai voyage.
De Johannesburg à l’Espagne, ce sont des milliers et des milliers de kilomètres à travers un continent. Mais quand j’y repense aujourd’hui, je ne me souviens pas vraiment des kilomètres. Je me souviens des gens.
Et chaque matin, peu importe où je me trouvais, le rituel restait le même. Faire bouillir de l’eau. Préparer l’expresso Wacaco. Regarder la BMW. Démarrer le moteur. Grand sourire. Et voir ce qui va bien pouvoir se passer, bordel.





























































































